La chasse à la palombe Késako ?

L’automne venu, les « paloumayres » (chasseurs de palombes en gascon) partent en vacances dans leur palombière au milieu des bois, parfois à seulement quelques kilomètres de chez eux ! Les chasseurs attirent les palombes en migration vers leurs palombières à l’aide du "chant" (imitation du roucoulement de la palombe), et d’un "appeau" ou « espion » (palombe ou pigeon dressé pour attirer les palombes sauvages stationnés à la cime des arbres ou au sol). Ces dernières sont alors soit capturées dans un filet posé au sol (technique utilisée depuis le XVème siècle) soit chassées au fusil.

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La chasse à la palombe, mais depuis quand ?

Chez les Grecs

Les palombes tenaient un rôle au niveau de la symbolique chez les Grecs comme chez les Romains : il était courant d'offrir des jeunes palombes car elles représentaient l'adresse, la ruse, la force de celui qui capturait les oiseaux.

Aristophane (poète grec 414 av JC) et Pline l’Ancien (32 av JC) notamment décrivent déjà la différence entre pigeons domestiques et ramiers sauvages. Il fait aussi état des vertus médicinales de ces charmants volatiles. Entre autre maux, nos ancêtres pouvaient guérir différents problèmes gastriques (flatulence, dysenterie…) mais aussi jaunisse ou les parasites chez les bêtes de somme. Tout un programme…

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Mosaïque d’élevage de pigeons ramiers dans l’antiquité

Au XIIIème siècle

Nos voisins italiens et espagnols sont les premiers à règlementer ce qui s’apparente encore à une pratique privée. C’est sans doute l’installation de palombières et tous les aménagements qu’elles impliquent qui inciteront les autorités à s’emparer du sujet.

En France, c’est sous le règne de Gaston Phébus (aussi connu sous le nom de Lion des Pyrénées) que l’on trouve les premiers documents officiels royaux attestant de donation de palombières et autre attribution de zone de chasse. A cette époque, le revenu des palombes capturées ne devait en effet pas être négligeable (Elle permettait à un certain nombre de paysans à la fois de manger mais aussi de se faire un peu d'argent !) Cette liberté de disposer des bois, des arbres et taillis pour les besoins des palombières était sans doute très recherchée. Et elle est d’ailleurs toujours d'actualité.

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Chasse au filet au temps du Bon Roi Henri

 Après le XVIIIème siècle

Les premières vraies descriptions de chasse à la palombe apparaissent au XVIIIème siècle avec l'Abbé Rozier. On retrouve à partir de là des descriptions de chasses au filet dans les cols aussi bien que des descriptions de chasse en cabane dans les Landes. Y sont détaillées les techniques et les méthodes, mais aussi les règlements et les moyens de "louer" les lieux de chasse. On retrouve aussi des témoignages sur le nombre impressionnant de palombes dans un vol, sur les "scores" effectués pendant les chasses, l'ambiance qui l'entoure mais aussi sur les jalousies et vengeances en tous genres entre chasseurs (cabanes brûlées, ...).

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Chasseurs au 20ème siècle

 A l’heure actuelle

Le nombre de filets par installation n'est pas limité. Seule la surface des filets au sol est réglementée : elle ne peut dépasser 300 m2. Tout chasseur, souhaitant créer une nouvelle palombière ou renouveler le droit pour une obsolète, doit se présenter au département. Il devient ainsi le titulaire d'un droit de filets qui pourra le suivre s'il change d'installation.

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  L’homme et l’animal… (Crédit Photo Cyrille Vidal)

Il existe six techniques de chasse pour les pigeons ramiers migrateurs.

  • La chasse en palombière au filet ou au fusil avec appelants. Il s'agit du mode de chasse le plus courant (plus de 800 000 volatiles)
  • La chasse à l'affût sans installation en plaine (400 000 volatiles)
  • La chasse au vol devant soi en plaine (300 000 volatiles)
  • La chasse à poste fixe sur les hivernants en Espagne (180 000 volatiles)
  • Le tir au vol sur les cols pyrénéens (80 000 volatiles)
  • Les pantières, technique multi-séculaire (20 000 volatiles)

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 Une cabane en hauteur

 Petit vocabulaire à destination des néophytes

 La palombière au sol dite de « type landais »

Le principe de cette chasse est immuable : depuis une cabane au sol très bien camouflée, les chasseurs attirent avec des appeaux les palombes au sol pour les capturer au filet.

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 Tout l’art du camouflage

 Le quartier général ou "oueytte" (vue en gascon)

C’est le poste de guet de la palombière mais aussi son centre vital. Certaines palombières peuvent être équipées d’électricité, de la télévision, du téléphone, voire de W.C (palombière grand luxe !) mais dans la plupart des cas on n’y trouvera que l’essentiel : une cuisinière, une table et des bancs, un placard de rangement pour les ustensiles de cuisine et parfois un poêle à bois pour les fraîches matinées d’octobre.

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Notre fine équipe à l’aguet

L’espion : l’allié du guetteur

C’est souvent un pigeon domestique ou une palombe qui joue ce rôle. Placé devant la cabane, à vue du chasseur, il est là pour signaler la présence de palombes que le chasseur n’aurait pas vu. Il se manifeste en penchant la tête et en regardant dans la direction où il a aperçu quelque chose d’anormal.

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Un espion en attente

Les couloirs

Le quartier général est relié aux autres postes de guet, par un réseau de couloirs en forme de tunnel, qui permettent aux chasseurs de se déplacer en silence et à l’abri. Une vraie ligne Maginot en bois et fougères ! Certaines palombières n’ont qu’une dizaine de mètres de couloirs, d’autres peuvent compter jusqu’à 1km !

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 Lieux de passage

 Les sols

Ce sont les emplacements dégagés de la végétation où se posent les palombes et où les filets se rabattent. Elles sont souvent en terre battue recouverts par quelques branches de bruyère ou de pin. Chaque sol est équipé de 2 filets se rabattant l’un vers l’autre. Ils sont actionnés par de puissants ressorts.

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 Les filets se referment (Crédit Photo : Cyrille Vidal) 

La cabane de sol

C’est une petite cabane qui fait face au sol, souvent une extension du tunnel. Le chasseur s’y trouve avec une palombe chargée d’imiter le bruit des oiseaux qui se posent au sol. Le chasseur peut aussi « roucouler » (imiter) la palombe pour la mettre en confiance.

La chasse dans les Landes tient vraiment d’un art du camouflage et de l’imitation.

Mais qui de mieux pour en parler que ceux qui chaque année attrapent la fièvre bleue ?

Rencontre avec Roland Bruno « paloumayre » en cabane au sol et Guillaume Dussau « paloumayre » au filet.

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  Un accueil au top !

 

  • Dites-moi, comment vous-est venue cette passion ?

GD : Personne ne chasse dans ma famille, mais nous sommes tous amoureux de la nature. J’ai découvert ça avec des amis plus âgés vers l’âge de 15 ans. J’ai ensuite pris mon permis de chasse au fusil et ai commencé à chasser avec 5-6 copains.

RB : Dans ma famille, il y a toujours eu des chasseurs à la palombe. C’est tout logiquement que j’ai attrapé le virus à environ 15 ans avec mon père et mes oncles. Mais je suis le dernier héritier de la tradition familiale, certains viennent, mais pas pour chasser.

 

  • D’ailleurs, pourquoi avoir choisi cette technique plus qu’une autre ?

GD : Je me suis orienté vers la chasse au filet par challenge et pour un retour aux traditions. J’avais un peu fait le tour de la chasse au fusil et j’ai eu l’opportunité de monter une palombière au fusil cette année. En effet, la tempête avait ouvert des trouées dans un des bois appartenant à ma famille et les palombes raffolent des clairières pour venir boire et manger lors de leur migration. J’avais en plus d’excellentes gardiennes puisque mes vaches (de course-landaise) y ont leur quartier avec leurs petits. C’était l’endroit idéal !

RB : Tout d’abord car je n’ai connu que ça !!Mais aussi car la chasse au fusil est surtout liée à la topographie des lieux de chasse. Nous sommes très nombreux sur le territoire et il faudrait que tout le monde se « convertisse » au filet pour que cela fonctionne. Comme à Hontanx par exemple où toutes les palombières sont au filet. En effet, au 1er coup de fusil, toutes les palombes s’envolent et il faut recommencer les longues périodes d’attentes.  C’est aussi ça la chasse à la palombe, un grand jeu de patience. Mais ça me plairait bien aussi d’essayer le filet.

 

  • Alors, passion solitaire ou occasion de « retrouver les copains » ?

GD : J’aime me retrouver seul à la palombière et le filet demande encore plus de calme et de patience.En effet,Les palombes pourraient avoir peur avec trop d’aller et venues. Cela va être l’année test donc si j’ai des invités, on sera 2 ou 3 maximum pour commencer.

RB : Un peu des deux !! C’est d’abord le plaisir d’y aller seul car on est plus concentré, on est le seul responsable des résultats de sa chasse. C’est aussi une communion avec la nature que l’on voit au cœur. J’ai aussi grand plaisir à chasser avec les copains, c’est l’occasion de grands moments de convivialité. Mais on ne se trompe pas sur les priorités, la chasse est parfois un prétexte, on ne court pas après le score !

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  Chacun à son poste !

  • C’est tout confort ici ! Racontez-moi un peu vos journées.

GD : Pour commencer,la période de chasse est beaucoup plus courte qu’au fusil (environ 20 jours du 1er au 20 novembre). On ne doit pas poser d’appelants dans les arbres mais tout de même des cages à mi-hauteur puisque les palombes viennent naturellement dans les arbres. Je peux donc arriver un peu plus tard dans la matinée en fonction des volées. Cela me laisse le temps de rentrer de mon autre passion, la chasse au canard de nuit). On attend alors qu’elles descendent sur les « sols » pour boire ou manger (souvent des glands ou du maïs) avant de refermer les filets. Avec un peu de chance on peut en attraper 50 avec 2 « sols », mais il ne faut pas être trop gourmand car si on referme trop tard, il n’y en aura peut-être plus aucune ! C’est toute la beauté de ce type de chasse !

RB : Les journées sont souvent très longues. Nous arrivons au lever du jour pour être opérationnels dès les premiers passages de palombes aux premières heures du jour. Après avoir installé les « appelants » dans les arbres (il faut compter une bonne heure pour tous les monter), on se réchauffe autour d’un bon café dans la palombière. Un petit casse-croûte sera le bienvenu en milieu de matinée avant la pause du midi. Les matinées peuvent être longues en fonction des passages. On démonte tout en fin d’après-midi dès que le soleil tombe. On redescend les « appelants » et on les nourrit avant de les « mettre au lit » !  En dehors de la période chasse, ils sont en pension en volière dans la ferme d’un ami chasseur.

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 Après l’effort, le réconfort ! (Crédit Photo : Cyrille Vidal) 

  • Pour finir, une idée recette pour les plus gourmands ?

GD : Je ne suis pas trop gibier mais je prends plaisir à en manger grillées au barbecue si elles sont jeunes. On les fend en deux avec sel et poivre pour une cuisson juste rosée. Parfait entre copains !

RB : Grillées et arrosées d’un bon jus si elles sont jeunes, ou en salmis si elles sont moins jeunes ! Mais j’aimerais bien aussi gouter la cuisson à la ficelle : la palombe est pendue par le coup et grillée au-dessus du feu. On l’arrose ensuite d’un jus de viande. Apparemment c’est un vrai régal.

Je vous crois sur parole et j’ai hâte de tester ces recettes et pour les plus gourmands d'entre vous, voici une recette traditionnelle et à la portée de toutes et de tous de salmis de palombe qui vous permettra de passer l'hiver au chaud !! Pour les moins audacieux, sachez que certains de vos restaurateurs préférés en proposent à la carte dès que les premières feuilles commencent à recouvrir le sol !

 Recette traditionnelle de salmis de palombe

Il vous faut pour 5 ou 6 personnes :

5 palombes (cela parait évident, mais il m’a paru bon de le rappeler)

1 tranche épaisse de jambon de Bayonne (ou de Pays, c’est au choix)

15 oignons grelots

6 échalotes

1 gousse d'ail

2 carottes (pour la couleur)

1 cuillère à soupe de farine

4 verres de vin rouge corsé (Tursan, Madiran ou St-Mont selon ses accointances)

1 bouquet garni

1l de bouillon de volaille

Sel et poivre du moulin

1 poignée de champignons secs ou de la cueillette du jour (cèpes, chanterelles et trompettes des morts en fonction de ses trouvailles)

1 petit verre d'armagnac (là encore, les goûts et les couleurs…)

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Couper les palombes en quatre morceaux.

Réhydrater les champignons dans un bol d'eau tiède (si la balade n’a pas été fructueuse).

Dans une cocotte, faire revenir les palombes avec un peu d'huile de pépins de raisin.

Ajouter les oignons, les échalotes émincées, les carottes coupées en bâtonnets, l'ail haché et le jambon coupé en dés (attention aux doigts).

Faire revenir rapidement le tout, flamber avec l'armagnac puis retirer les palombes et leur garniture de la cocotte.

Remettre la cocotte sur le feu et lier les sucs avec la farine sans cesser de remuer. Ajouter le vin préalablement "brûlé", bien battre la préparation au fouet.

Pour brûler le vin, il suffit de le faire chauffer dans une casserole et de le flamber dès qu'il arrive à ébullition. La flamme s'éteindra toute seule quand il n'y aura plus d'alcool à brûler.

Ajouter enfin les palombes, la garniture, les champignons réhydratés et essorés et le bouquet garni. Mouiller avec le bouillon. Saler et poivrer.

Laisser mijoter, à feu doux, environ 1h30. Rectifier l'assaisonnement si besoin.

Servir avec des croûtons frits au beurre.

Bon appétit !!!

Et pour ceux qui souhaitent approfondir le sujet, je vous conseille « Automne Bleu », qui décrypte magnifiquement cette tradition ancestrale et illustré de superbes clichés de Cyrille Vidal (Que je remercie aussi pour nous avoir gentiment permis de partager quelques une de ses photos). Ouvrage que vous trouverez chez tous les bons libraires. Bonne lecture !

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Adishatz !

Pauline